Extrait 1

Les cairns ont toujours quelque chose d’émouvant lorsqu’on les rencontre en cours de chemin. Leur anthropomorphisme – en allemand on les nomme « Steinmann » « Bonhomme de pierre » – les rapproche de nous, comme s’ils étaient des compagnons ou des anges gardiens destinés à nous guider sur le bon chemin. Leur fragilité – il suffit d’un coup de pied pour les faire s’écrouler – les rend encore plus précieux, et c’est à chaque fois comme un miracle d’en croiser un. Miracle qu’un marcheur avant vous ait eu la patience de construire le petit bonhomme de pierre, qu’il ait en quelque sorte pensé à vous, à votre futur passage des jours, des semaines ou des mois plus tard. Miracle aussi qu’aucun marcheur ne l’ait détruit. Cette solidarité des hommes à travers les temps est peut-être une des dernières raisons que l’on peut trouver de garder foi en l’espèce humaine…

Aussi, lorsque le terrain est peu fréquenté, mal ou pas balisé, je ne manque jamais d’apporter ma pierre à son signalement, comme pour continuer à travers les âges la chaîne de solidarité entre marcheurs. 

Un cairn informe fait toujours gamberger mon imagination, quand je passe dans la région d’Aubure, le plus haut village d’Alsace. Il porte un nom qui à lui seul est un titre de roman : « Le tertre de la fille morte ». La dénomination figure sur toutes les cartes IGN, l’endroit étant un point de passage entre la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines et celle de Fréland. Quel a bien pu être le destin de cette « fille morte » ? Plusieurs versions comme souvent cohabitent, lorsqu’il s’agit d’expliquer la présence d’un monument dont on a perdu la raison d’être. Pour les uns, la « fille » serait un bébé de sexe féminin, qui n’aurait pas survécu à l’accouchement prématuré de sa mère. Partie de la vallée, la femme avait une rude pente à monter, qui aurait été fatale à son enfant. Pour d’autres, c’est la mère qui serait morte, enceinte, dans une fausse couche, alors qu’elle voulait regagner le domicile de ses parents. Pour d’autres encore, les pierres sont les traces de la lapidation d’une fille-mère, convaincue d’infanticide et condamnée à être lapidée sur les lieux de son forfait. Le scénario, au bout du compte, est toujours le même : la condition misérable d’une femme, fille-mère sans doute, et la mort en cours de chemin.

On pourrait établir ainsi toute une géographie des « morts en chemin », souvent des enfants, mais aussi des adultes, souvent des chutes, mais aussi des avalanches, des éboulis, des accidents de bûcheronnage, des conditions météorologiques extrêmes… Sans doute les petits monuments qui les commémorent ont-ils inspiré la nouvelle « mode » des « mémoratoires » que l’on trouve depuis une vingtaine d’années sur nos bords de routes, pour rappeler la mémoire des victimes d’accidents de la circulation.

 

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